Crise énergétique: 4 scénarios, comment surmonter l’hiver?
Multi Asset Boutique
En bref
- Les opérateurs russes ont cessé de livrer du gaz. Le gaz étant le «fournisseur marginal» sur le marché européen de l’électricité, la hausse des prix du gaz a également été accompagnée par celles des prix de l’électricité.
- Cela se reflète dans nos quatre scénarios énergétiques jusqu’à la fin de l’année prochaine. Fondé sur la poursuite des livraisons de gaz russe, l’un d’entre eux peut toutefois être d’ores et déjà plus ou moins écarté.
- Mais, même si le pire des scénarios devait se concrétiser, c.-à-d. si l’effet négatif du zéro gaz russe devait être aggravé par des conditions météorologiques défavorables, nous estimons que l’Europe devrait être en mesure de passer l’hiver 2022-2023 en n’enregistrant que des réductions limitées de la demande.
- La manière dont les entreprises seront impactées sera très variable: cela dépendra essentiellement des coûts énergétiques en tant que pourcentage des coûts de production totaux, les coûts d’approvisionnement constituant un effet secondaire. Les secteurs tels que l’informatique et les soins de santé ressentiront le moins l’effet de la hausse des prix de l’énergie et pourraient donc constituer de véritables valeurs refuges pour les investisseurs.
- L’offre et la demande de gaz resteront déséquilibrées jusqu’en 2023-2024, notamment dans les pays d’Europe centrale, tandis que les installations de gazéification du GNL à la périphérie et les autres sources renouvelables sur le continent devraient mettre du temps à entrer en service. Du fait de la froideur hivernale, l’énergie devrait être le moteur de l’agenda politique et des relations européennes tout au long de l’année 2023.
- La crise pétrolière de 1972 laisse penser que la crise énergétique européenne actuelle devrait avoir un effet durable et qu’elle déclenchera une transition globale vers les énergies renouvelables. À moyen terme, les entreprises se concentrant sur ce secteur seront manifestement avantagées.
Cet été, les citoyens finlandais vivant près de la frontière avec la Russie ont pu assister à une aurore boréale d’un genre inhabituel. Une immense boule de feu pointait au-dessus des arbres: Gazprom, le géant gazier contrôlé par Moscou, a brûlé d’énormes quantités de gaz naturel qu’il ne pouvait plus vendre. En Europe, les prix du gaz ont grimpé en flèche, mais les livraisons de gaz liquéfié, les économies d’énergie et l’approvisionnement diversifié devraient permettre à l’Europe de passer l’hiver.
Les prix de l’électricité évoluent de concert avec ceux du gaz
Le torchage, par la Russie, d’immense quantité de gaz sur le site Portovaya, qui fait partie de l’infrastructure entourant les gazoducs Nord Stream vers l’Europe, illustre bien ce qui a mal tourné depuis que Vladimir Poutine a ordonné l’invasion de l’Ukraine et la fermeture subséquente des gazoducs russes, que ce soit par sabotage ou pour d’autres raisons.
Si les prix du gaz ont considérablement baissé par rapport à leur record du mois d’août (330 euros/MWh), ils sont encore environ six fois plus élevés que la normale saisonnière. Face à la flambée des prix de l’énergie (cf. graph. 1), l’Europe recherche frénétiquement des solutions. Poids lourd de l’énergie nucléaire, la France a toutefois de nombreux réacteurs en cours de révision, et le charbon, dont les prix ont été multipliés par plus de trois cette année, du fait, notamment, de la hausse de la demande et de l’augmentation des coûts pour compenser son impact négatif sur l’environnement, n’est pas particulièrement bon marché.
Les importations de GNL constituent-elles une solution viable pour remplacer les gazoducs? Oui, mais uniquement sur le moyen terme
Des progrès ont été réalisés sur le plan des importations de gaz naturel liquéfié (GNL). L’Europe, qui cherche du gaz partout et qui surenchérit souvent sur les acheteurs asiatiques, a vu ses réserves de gaz dépasser 80 % bien avant la date limite du 1er novembre fixée par l’UE. Et ce, même si les importations de GNL sont limitées en matière de capacité sur les terminaux de gazéification de GNL implantés sur de grands ports européens.
Pour remédier à cette situation, les pays de la périphérie de l’Europe ont accéléré leurs investissements dans des terminaux flottants et terrestres de gazéification du GNL afin de pouvoir accepter les cargaisons de gaz transportées par voie maritime en provenance des États-Unis et du Moyen-Orient. Au total, les projets de gazéification de GNL annoncés depuis le début de la guerre en Ukraine devraient remplacer 83 % des importations de gaz russe au sein de l’UE. Seulement, même les terminaux flottants ne devraient entrer en service que vers la fin 2023, tandis que les terminaux terrestres pourraient prendre cinq ans ou plus pour être opérationnels1, de sorte que les importations de GNL constituent une solution à long terme et non à court terme.
La destruction de la demande est déjà visible
Les propriétaires de maisons, qui consomment environ la moitié du gaz en Europe, ont déjà reçu des lettres de leurs fournisseurs d’électricité indiquant que les coûts énergétiques allaient doubler, tripler voire quadrupler, selon les clauses de leurs contrats. Les gens ont donc baissé leurs thermostats ou retardé l’allumage du chauffage pour l’hiver. Le secteur industriel et d’autres utilisateurs ont également réduit leur consommation. Par rapport à 2021, nous observons déjà que la demande portant sur le gaz a baissé de 13 % en glissement annuel2.
Quatre scénarios concernant la disponibilité du gaz jusqu’à la fin 2023
Les explosions sous-marines survenues le 27 septembre au niveau des installations de Nord Stream ont montré à quel point les livraisons de gaz de la Russie à l’Europe étaient précaires. La remise en service des deux gazoducs étant désormais exclue à court terme, notre premier scénario semble très improbable. Celui-ci repose sur l’hypothèse selon laquelle la Russie poursuivrait ses livraisons de gaz au rythme réduit observé vers le mois d’août 2022. Cela coïnciderait avec une destruction de la demande de 15 % envisagée par l’Union européenne, ce qui devrait diminuer les stocks de gaz européens d’environ 420 térawattheures (TWh) jusqu’au printemps prochain, soit moins de la moitié des stocks de gaz européens, qui s’élèvent à près de 1 000 TWh. Les trois autres scénarios, qui reposent tous sur une hypothèse de zéro livraison de gaz de la part de la Russie, montrent clairement qu’en matière de gaz, la position de l’Europe dépendra du degré de réduction possible de la demande et de la question de savoir si le phénomène «La Niña», qui apporte généralement du froid dans l’hémisphère Nord, se répétera pour la troisième année consécutive.
En conclusion, l’Europe devrait être en mesure de surmonter l’hiver, même si le quatrième scénario se réalise. Cela étant, si les importations de GNL ont atténué les préoccupations immédiates en matière d’approvisionnement, et même si les stocks sont remplis à ras bord, cela ne suffira guère à empêcher un certain rationnement pendant les mois d’hiver, car la situation de la distribution de gaz et d’énergie diffère d’un pays à l’autre. En outre, si l’Europe aborde le printemps 2023 avec des réserves de gaz nulles, la situation pour l’hiver 2023-2024 se révèlera encore plus précaire. Le continent est donc mal préparé pour affronter d’autres problèmes énergétiques à venir.
Des effets différents selon les pays
Selon l’Economist Intelligence Unit, l’Allemagne, l’Autriche, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie sont les pays les plus menacés par le manque d’options pour remplacer le gaz russe (cf. graph. 2). Si l’on ajoute à cela des niveaux variables de stockage de gaz par pays, point sur lequel la Hongrie apparaît une fois encore comme la plus exposée, et la capacité accrue qu’ont les pays situés à la périphérie de l’Europe à importer du gaz par voie maritime, il existe un déséquilibre. Nous estimons certes que les obstacles physiques à la fourniture d’énergie et d’électricité sont tout à fait gérables, mais il reste toutefois à voir si les obstacles politiques pourront être surmontés. Si les pays de l’UE parviennent à mettre en œuvre une réponse unifiée pour harmoniser des mesures telles que les subventions, les plafonds de prix et le partage des ressources, l’impact économique pourra alors être limité. L’animosité actuelle qu’alimente une proposition de 200 milliards d’euros de subventions allemandes pour l’énergie indique que le débat politique portera en premier lieu sur l’énergie pendant tout l’hiver. En dépit des réticences observées, nous pensons que l’UE devrait trouver des solutions, même si certaines sont loin d’être parfaites en termes économiques.
Les Européens peuvent hiberner, pas les entreprises
Certains particuliers européens pourront peut-être passer l’hiver au soleil, pas les entreprises. Tous les secteurs sont exposés à des degrés divers (cf. graph. 3), mais la hausse des prix énergétiques les frappe souvent à deux niveaux. Premièrement, celui des coûts totaux de production, parfois directement affectés jusqu’à 30 %. Plus l’intensité ou le volume de la production est élevé, plus le prix de l’énergie est élevé, plus l’impact est important. Cette simplification ne tient pas compte des facteurs atténuants, tels que les effets de substitution (utilisation d’énergies alternatives) ou les modifications de processus (production d’articles moins énergivores). Les grands groupes flexibles peuvent aussi déplacer leur production vers des pays moins touchés par les crises énergétiques. Deuxièmement, celui d’effets plus indirects et retardés des dépenses d’énergie qui peut accroître de 30 % supplémentaires les coûts de production. La hausse des prix de l’énergie étant intégrée dans les processus de production, un fournisseur de céréales peut, p. ex., être soudainement confronté à des coûts beaucoup plus élevés pour les tracteurs.
Qu’est-ce que cela signifie pour les investisseurs?
Si les marchés sont généralement efficaces et proposent des prix qui reflètent les informations disponibles, ils ne le sont toutefois pas partout ni tout le temps. Rien ne remplace donc l’examen des informations disponibles et une prise active de décisions. La question clé consiste ici à savoir si les prix des différents actifs reflètent équitablement le flux actuel d’actualités ou s’ils ont peut-être réagi excessivement pour finalement refléter une bonne valeur. Si nous laissons, dans cette remarque, le soin à nos collègues chargés de la sélection d’actions et d’obligations de répondre à cette question, nous souhaitons néanmoins mettre en exergue deux opportunités macroéconomiques:
- Les marchés émergents ne sont pas directement touchés par la crise énergétique et se trouvent généralement plus avancés dans le cycle des taux d’intérêt, de sorte que leurs économies sont susceptibles de croître alors que les marchés développés devraient, eux, entrer en récession au cours des quelques prochains mois. Les fondamentaux de l’approche bottom-up tels que la rentabilité, les flux de trésorerie disponible et les rendements des dividendes commencent à évoluer à la hausse, indiquant un éventuel point d’entrée après les importantes sorties de capitaux au cours des quelques derniers mois.
- Dans la mesure où les problèmes d’approvisionnement pourraient également persister au-delà de 2023, les investisseurs devraient également prêter intérêt aux secteurs susceptibles de bénéficier de la crise énergétique à plus long terme. Si l’on considère l’histoire comme un guide, un changement radical de notre approvisionnement énergétique pourrait déjà être en cours. Les économies occidentales ont en effet commencé à se sevrer du pétrole dans les années 1970, après la mise en place d’un embargo de la part des exportateurs de pétrole du Moyen-Orient. Dans le même ordre d’idées, le moment est peut-être venu d’investir pour soutenir une économie reposant sur des sources d’énergie renouvelables. Les sociétés spécialisées dans l’énergie solaire et éolienne semblent, à cet égard, sur le point de bénéficier du renforcement de la réglementation dans l’Union européenne, ou d’une loi américaine récemment promulguée qui ne vise rien de moins que la décarbonisation du secteur électrique américain. Le secteur naissant de l’«énergie propre», lequel englobe des domaines tels que les véhicules électriques, les batteries ou l’hydrogène produit de manière durable, offre également de nouvelles opportunités pour les investisseurs.
À cet égard, il est bon de se remémorer une expression qui s’applique aussi bien à la vie qu’aux investissements: «Agis dans la précipitation, repens-toi à loisir». Sur de tels marchés, il est généralement sage de garder la tête froide et de rester investi à long terme.
1. Source: livre blanc de FTI Consulting, mai 2022.
2. Source: Morgan Stanley, analyse Vontobel